REPORTAGE I Bruxelles : quatre classes de lycée en quête d’identité(s)

Quatre classes de lycées bruxellois très différents ont été sollicitées sur la question de l’identité entre septembre 2013 et juin 2014 par le programme Annoncer la Couleur et le metteur en scène Ilyas Mettioui. Après ces mois d’ateliers, de débats et de discussions intenses, les élèves se sont tous retrouvés ce 11 mars à l’Espace Magh, près de la Grand-Place, pour assister à la projection du film qui résume toute l’aventure. Ceux qui étaient en classe de rhéto l’année dernière ont quitté l’école, mais ils retrouvent avec plaisir leurs anciens professeurs et les camarades des autres lycées qu’ils avaient croisés.

L’ambiance est à la rigolade, notamment lorsqu’arrivent sur la scène les initiateurs du projet. « On vous avait promis cette dernière étape : le film », lance avec un grand sourire Gaëtan van Landewyck, responsable d’Annoncer la Couleur dans la Région. « Tout le monde n’apparaît malheureusement pas dans le film, parce qu’on ne voulait pas que ça dure cinq heures », ajoute Zoé Janssens, l’une des animatrices. Une nouvelle qui ne déplaît pas vraiment aux grands timides…

Encadrés par trois animateurs, les élèves ont participé à des activités autour de la projection de la pièce de théâtre Contrôle d’identités d’Ilyas Mettioui. « La première animation, avant le spectacle, consistait à faire des exercices théâtraux, des jeux sur les appartenances, explique Zoé Janssens. Par exemple, on divisait la classe entre ceux qui se sentaient belges et les autres, ceux qui croyaient en Dieu, etc. » Puis les élèves devaient rentrer dans le vif du sujet : raconter un moment où leur identité avait pu leur ouvrir des portes ou au contraire les leur fermer. « Ils étaient tous plutôt à l’aise, note l’animatrice. Nous avons travaillé à trois avec Ilyas et Mohammed Allouchi, qui a l’habitude de travailler avec des jeunes. On représentait une diversité. »

Mais assez parlé, place au film. Le noir se fait dans la salle, ce qui n’empêche pas les jeunes de bavarder entre eux et même avec leurs professeurs. Première scène : autour d’un verre de jus, deux ados se rencontrent. La jeune fille est blonde, appuyée sur la table de jardin. Le jeune homme arrive, en jogging avec le teint mat et les cheveux mi-longs, d’un noir de jais. Première question, évidente : d’où tu viens ? La fille vient de l’athénée Jean Absil à Etterbeek, le garçon de Léon Lepage, dans le centre-ville. Mohammed explique qu’il est marocain, ce qui, d’un seul coup, provoque une remarque percutante de la jeune fille : « tu ne fais pas Belge ». Dans la salle, les rires fusent et la jeune fille s’enfonce dans son fauteuil. Puis les deux ados visionnent le récit d’un jeune homme qui se sent belge parce que né en Belgique, marocain par ses origines, allemand en novembre 1989, mexicain d’adoption et brésilien pendant la coupe du Monde 1998… Alors, les jeunes, qu’est-ce que c’est qu’être belge ? Après hésitation, on commence naturellement par quelques clichés : être Belge, c’est aimer les frites et la bière d’abbaye.

Plus sérieusement ensuite, les affirmations sont logiques : « être Belge, c’est avoir des racines dans le pays », explique une élève dans le film. « Tant qu’on n’a pas les papiers, on peut se dire belge, mais on ne l’est pas », remarque un autre. Certains nuancent : « Le plus important, c’est que je me sente chez moi ! », s’exclame un élève, alors qu’un autre a une vision très particulière de l’identité nationale : « quand je m’assieds sur un fauteuil en cuir, je me sens Belge, mais si je suis sur un banc en bois, je suis Marocain… » Une sortie digne d’un Jamel Debbouze qui ne manque pas de déclencher un fou rire dans la salle.

« Je me souviens qu’après le match de football Belgique-Croatie et la qualification des Diables pour le Brésil, on s’est tous sentis un peu belges », sourit une élève de l’Institut des Dames de Marie à Woluwe Saint-Lambert. Au fur et à mesure, la question de l’identité évolue : qu’est-ce que c’est, être une fille ? Est-ce qu’on peut être une fille masculine, et vice-versa ? « Face à l’autre, on joue un rôle », note un élève, lucide. Enfin, les animateurs posent une drôle de question : est-ce qu’on peut être avant d’être quelque chose ? Les lumières se rallument dans cette ambiance très sartrienne.

Les premiers à réagir sont les professeurs : « Vous nous avez montré une vision extrêmement positive de la jeunesse », s’exclame une enseignante, enchantée. « Pour l’avenir, ce pourrait être un outil pédagogique extraordinaire », renchérit Catherine Buisseret, du lycée Guy Cudell à Saint-Josse. L’émotion est grande, certains professeurs se retiennent de verser une petite larme : « C’est un très beau cadeau que nous ont fait les élèves ». Les ados se réjouissent de revoir leurs camarades, notamment ceux des autres lycées, qu’ils n’avaient pu rencontrer que lors de la dernière séance de débat. « Regarder le film, ça nous sort du cadre de l’école, remarque un élève. Même si je ne sais toujours pas ce que c’est, être belge, et je pense que personne ne le sait… »

À l’origine du film

[...] « Notre travail est de financer et accompagner des projets, des outils, explique Gaëtan van Landewyck, représentant du programme Annoncer la Couleur au niveau bruxellois. Nous essayons de créer du liant entre local et global. » En 2013, Ilyas Mettioui l’a rencontré pour lancer le projet de débats autour de sa pièce Contrôle d’identités. « Il s’agissait d’amener des élèves à développer leur esprit critique et agir », affirme le représentant. Les initiateurs ont donc réuni quatre écoles de quartiers très divers (Etterbeek, Anneessens, Woluwe Saint-Lambert et Saint-Josse) afin de « décloisonner ces écoles ». Au programme donc, il y a eu des débats, des ateliers d’improvisation théâtrale pour pouvoir « épaissir le concept d’identité ».

Filmer ces séances de travail a permis au projet de créer un zapping de toutes les interventions des élèves, d’abord timides mais peu à peu libérés par les activités. « La sauce a pris, se réjouit Gaëtan van Landewyck. Ce film, c’est à la fois une trace du projet et en même temps le témoin de la multiplicité des regards sur l’identité. » Après la projection à l’Espace Magh, résidence du groupe théâtral Le Boréal, qui a participé au projet, Annoncer la Couleur espère beaucoup d’un film qui « va vivre pour lui-même désormais. »

Article publié le vendredi 13 mars 2015 par Paul Verdeau (st.) sur LeSoir.be