Retour à l’école… et si on essayait de prendre un peu de hauteur ?

La semaine prochaine, vous allez peut-être reprendre le chemin de l’école, retrouver une partie de vos élèves dans des conditions particulières, avec pour certain·e· la pression de boucler des apprentissages dans un délai très court. Vous, nous, vos élèves, vos collègues, tout le monde a vécu ces semaines de confinement avec plus ou moins de difficultés, avec plus ou moins d’anxiété et de questions, parfois sans réponses. Cette situation inédite pour la majorité d’entre nous a inévitablement engendré des émotions. Ces émotions apporteront, nous n’en doutons pas, des questions vives[1] dans vos classes. En tant qu’acteurs de l’éducation à la citoyenneté mondiale, nous souhaitons vous proposer modestement quelques pistes de réflexion pour tenter de prendre un peu de hauteur et, si possible, dépasser un peu les émotions  pour aborder la crise du coronavirus sous un autre angle.

En choisissant l’une ou l’autre des pistes de réflexion proposées ci-dessous, nous espérons que vous pourrez accompagner vos élèves du secondaire dans le discernement des questions éthiques que pose cette crise sans précédent, des valeurs qui s’opposent, des principes qui sont en jeu et des enjeux tapis dans l’ombre des faits. Bons échanges !

Nos conditions de vie

La pandémie de coronavirus a fait à ce jour plus de 8000 morts en Belgique. Cela a causé une émotion considérable et mis le pays sens dessus dessous. Pourtant, en 2017 et 2018 on a compté environ 7400 personnes tuées en Belgique des suites d’accidents de la route. Quelle est la différence ? Pourquoi acceptons-nous, dans un cas, de changer radicalement notre mode de vie et ne l’acceptons-nous pas dans l’autre ? 

On peut aller plus loin sur l’introspection de notre attachement à notre mode de vie. Notre mode de vie contribue au changement climatique qui est indirectement responsable de très nombreux décès dans le monde. Il repose sur l’extraction massive de ressources minières exploitées dans des conditions parfois inhumaines. Le pétrole que nous achetons massivement à des pays tels que l’Arabie saoudite les rend si immensément riches et nécessaires qu’ils peuvent continuer impunément à nier les droits humains. Pourquoi avons-nous accepté de changer radicalement notre mode de vie pour le coronavirus alors que nous ne sommes apparemment pas prêts à le faire pour des victimes encore bien plus nombreuses dans le monde ?

Les scientifiques

Comment peut-on expliquer que le gouvernement ait écouté et mis en œuvre les recommandations, au moins partiellement,  des scientifiques pour la gestion de la pandémie, mais ne le fasse pas quand il s’agit du changement climatique  ?

Interdépendance

Pendant quelques semaines, la Belgique a manqué de masques et de nombreuses personnes ont pris des risques. C’est le cas des infirmier·ère·s à domicile, des aide-ménager·e·s, des policier·e·s, du personnel de grandes surfaces, de certains médecins, etc. En fait, ces masques sont normalement fabriqués en Chine, mais la Chine soit avait arrêté sa production pour lutter contre la propagation du virus, soit la conservait pour ses propres besoins. Est-il normal de se trouver comme ça dépendants du bon vouloir d’autres pays ? N’est-ce pas aussi le cas d’autres produits comme le pétrole que les pays exportateurs pourraient décider d’arrêter de nous livrer ? Lesquels ? En même temps, c’est grâce au fait qu’ils sont produits loin par une main-d’œuvre qu’on paie très peu qu’on peut avoir ici des vêtements bon marché. La mondialisation, c’est une sorte de grande distribution des productions dans le monde. Tel pays produit ceci, tel pays produit cela, la Belgique fabrique des bières et du chocolat. Et puis on s’échange. Sommes-nous prêts à faire autrement ? à produire certaines choses vitales ici pour ne plus dépendre du bon vouloir des autres  ? Mais cela coûtera beaucoup plus cher. Sommes-nous d’accord   ?      

Lorsqu’on réfléchit aux interdépendances, on pense aussi aux personnes qui ont perdu leur emploi, par exemple dans les fabriques de vêtement en Asie, du jour au lendemain, car les magasins sont fermés chez nous, que les  Belges, les Européens, etc. cessent d’acheter et que les frontières sont fermées. Le tourisme se crashe également. Les répercussions économiques vont aussi être importantes chez nous. Si le commerce et l’économie sont mondiaux pourrions-nous aussi envisager des garanties, des filets de sécurité mondiaux ? Comment ? à quel prix ? Peut-on y voir un espace d’opportunités pour essayer de fonctionner autrement ?

Enfin en terme d’interdépendance, nous pouvons nous demander de quel droit nous nous considérons comme un pays développé et dénommons les pays du Sud des pays en développement alors que nous en sommes complètement dépendant ?

Tester des vaccins en Afrique

À un moment, des articles sont parus pour dire que certains médecins ont évoqué la possibilité de tester des vaccins sur le continent africain. Ces médecins ont démenti avoir voulu dire cela, mais de nombreuses personnes ont dit, sur les réseaux sociaux, que ce serait une bonne idée si cela peut aboutir à des résultats dont le monde entier profitera. D’autres personnes ont estimé qu’il n’est pas acceptable que des êtres humains servent de cobayes sous prétexte qu’ils vivent dans des pays moins riches. Qu’en pensez-vous ?

Pourrait-on accepter qu’un pays très pauvre comme Haïti ou la RDC vende à des entreprises pharmaceutiques le droit d’expérimenter des traitements ou des vaccins sur leur population ? Quels sont les arguments en faveur de cette idée ? Et les arguments en défaveur. Lesquels pèsent le plus lourd ? Pourquoi ?

Coronavirus et libertés démocratiques

En Belgique nous avons, pour des raisons de santé publique, accepté de renoncer à de très nombreux droits et  libertés telles que la libre circulation dans l’espace public, la participation à la vie culturelle (théâtre, concerts, cinémas, etc.), le droit à l’enseignement, la liberté d’association, le droit de manifester, etc. Une loi de pouvoirs spéciaux a été votée, permettant au gouvernement de prendre des décisions sans l’aval du Parlement. On peut le supporter parce que c’est temporaire et que la situation est exceptionnelle. Comment réagiriez-vous si les autorités en profitaient pour discrètement, ne pas vous rendre tous les droits une fois cette situation passée  ? Si on devait interdire tous les concerts, par exemple. Ou de manifester dans la rue quand on n’est pas d’accord…

à titre d’exemple, voyons ce qui se passe en Hongrie, le Parlement a voté une loi qui donne carte blanche à Viktor Orbán de gouverner par décret de manière illimitée et de mettre en prison toute personne qui « alarme ou agite » l’espace public. Vous risquez la prison par exemple si vous révélez que l'hôpital dans lequel vous travaillez manque de masques. Ces dispositions ont fait l’objet de critiques de la part du Conseil de l’Europe, du Parlement européen, de l’Institut international de la presse et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Jusqu’où sommes-nous prêts à abandonner nos libertés pour la santé publique ? La crise du coronavirus pourrait-elle motiver de renoncer à la démocratie au profit d’une dictature ?

Un système de tracing est également en train de se construire en Belgique. à l’heure actuelle, ça ressemble plutôt à un call centrer mais ça pourrait se transformer en une application à télécharger sur son smartphone. Le risque existe pourrait exister d’être localisé en permanence. Comment réagiriez-vous si cette application était rendue obligatoire comme c’est le cas en Corée du Sud? Seriez-vous prêts à lever le voile sur votre vie privée pour la santé publique ?

D’autres thématiques sont certainement mobilisables dans le cadre de l’actualité que nous vivons tous et toutes durant cette pandémie, nous vous avons proposé ici quelques pistes. Si vous avez besoin de conseils ou d’outils pédagogiques pour mettre ces dispositifs en place, n’hésitez pas à consulter notre sélection de ressources pédagogiques spéciales "coronavirus" ou contacter notre équipe pédagogique.[2] 

Bonne reprise à vous !

 

Notes

[1] Question vive : une question liée à un fait d’actualité qui attise les émotions, suscite des débats, prégnante dans l’environnement social et médiatique et qui s’invitent parfois en classe de manière improvisée.

[2] Vous pouvez également consulter notre répertoire de plus de 700 ressources pédagogiques thématiques.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Amnesty International.